Qu’est‑ce que la démocratie ? Si l’on réduit le concept à sa plus simple expression, on pourrait dire qu’elle repose sur la loi du nombre : celui ou celle qui obtient le plus de voix exerce le pouvoir. Ce principe paraît simple, presque mécanique. Pourtant, il porte en lui une fragilité profonde : le fait d’être élu ne garantit ni la compétence, ni la sagesse, ni la vertu.
Récemment, je regardais un reportage sur la vie à bord du porte‑avions Charles‑de‑Gaulle,
fleuron de la marine française.
Un porte‑avions, c’est un aérodrome militaire flottant, capable d’être
déployé près d’un théâtre d’opérations ou, en temps de guerre, presque
n’importe où dans le monde. Et qui commande un tel navire ? Certainement pas
moi, ni n’importe qui. Le commandant est une personne qui a dû prouver,
tout au long de sa carrière, qu’elle possédait les compétences, le sang‑froid,
l’expérience et le jugement nécessaires pour assumer une responsabilité aussi
immense.
Cette réflexion m’a frappé : pour diriger un porte‑avions, il faut
être exceptionnel. Pour diriger un pays, il suffit d’être élu. Pour
autant c’est cet élu qui commande à cet être exceptionnel.
Un pays, comme un navire, a besoin d’un chef — président, premier
ministre ou autre — à qui l’on confie des pouvoirs considérables. En France,
pour rester dans l’exemple du Charles‑de‑Gaulle, c’est le président de
la République qui détient l’autorité suprême, notamment en matière militaire.
Mais qu’un pays possède ou non un porte‑avions, le problème demeure : une
fois élu, le chef de l’État reçoit des pouvoirs immenses, parmi lesquels
celui :
- d’envoyer
des citoyens se battre sur un champ de bataille,
- ou de
s’en prendre à ceux qui dénoncent ses dérives.
La population accepte généralement l’idée de devoir défendre la patrie.
Ce qu’elle réalise moins, c’est qu’en critiquant celui pour qui elle a voté,
elle peut devenir — dans l’esprit d’un dirigeant dérivant — un ennemi
intérieur.
Le paradoxe démocratique
L’histoire regorge d’exemples où des dirigeants élus ont ensuite utilisé
le pouvoir pour affaiblir les contre‑pouvoirs :
- Adolf
Hitler est arrivé au pouvoir par les urnes en 1933 avant de démanteler
les institutions démocratiques.
- Benito
Mussolini a été nommé légalement avant d’imposer
un régime autoritaire.
- Viktor
Orbán, en Hongrie, a été élu puis a progressivement modifié les lois
pour réduire l’indépendance de la justice et des médias.
- Hugo
Chávez, au Venezuela, a été élu démocratiquement avant de concentrer les
pouvoirs entre les mains de l’exécutif.
Ces exemples montrent que la démocratie n’est pas un vaccin contre la
dérive autoritaire. Elle peut même, paradoxalement, en être la porte
d’entrée.
Alors, que pouvons‑nous faire ?
Contrairement au commandant d’un porte‑avions, un chef d’État n’a pas à
démontrer qu’il est le meilleur pour le poste. Il doit seulement convaincre une
majorité — parfois relative — de voter pour lui.
Face à ce risque, les démocraties ont inventé des garde‑fous :
- la
séparation des pouvoirs,
- la
liberté de la presse,
- l’indépendance
de la justice,
- les
élections régulières,
- la
société civile,
- le
droit de manifester,
- les
contre‑pouvoirs institutionnels et informels.
Mais ces mécanismes ne fonctionnent que si les citoyens restent
vigilants. La démocratie n’est pas un état, c’est un effort permanent.
Concrètement, que pouvons‑nous faire contre une éventuelle dérive de
celui ou celle pour qui nous avons voté ?
Trois choses essentielles :
1. Défendre les contre‑pouvoirs
Une démocratie ne tient pas grâce à son chef, mais grâce à ses limites.
Soutenir la presse indépendante, la justice, les institutions, c’est protéger
la démocratie.
2. Refuser la passivité
L’histoire montre que les dérives autoritaires prospèrent lorsque les
citoyens se résignent. La vigilance civique — écrire, débattre, manifester,
s’informer — est une forme de résistance.
3. Se rappeler que le vote n’est pas un chèque
en blanc
Un dirigeant élu reste un serviteur de la nation, pas son
propriétaire. Le rôle du citoyen ne s’arrête pas le jour du vote.


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