mardi 4 novembre 2025

Raymond Malenfant : grandeur, chute et le prix de la liberté

En ces temps difficiles et incertains, il est bon de faire une pause et de penser à des gens inspirants. Le Québec n’en manque pas. Preuve qu’on n’est pas nés pour un p’tit pain. Et qui mieux que Raymond Malenfant pour faire mentir cette expression de la culture québécoise : « On est nés pour un p’tit pain » — une attitude qui reflète une acceptation des conditions modestes et un renoncement à des aspirations plus grandes.

Raymond Malenfant, pour ceux qui ne le connaissent pas : ni héros ni victime, mais un homme entier, audacieux et profondément humain. Un homme qui a marqué son époque. Il fut un temps où son nom résonnait comme un symbole de réussite au Québec. Dans les années 1980, cet homme d’affaires né 50 ans plus tôt, à Saint-Hubert-de-Rivière-du-Loup possédait un empire hôtelier évalué à 450 millions de dollars — soit plus de 1,2 milliard aujourd’hui, selon l’indice des prix à la consommation.

Il avait bâti cela à la force du poignet, sans subvention, sans filet, avec une foi inébranlable en lui et en l’avenir.

Je l’ai admiré, cet homme. Pour son aplomb. Pour sa détermination. Pour son refus de plier devant les puissants. Mais avec le recul, et à la lumière de son parcours, je vois aussi les angles morts de cette confiance absolue.

L’architecte de son propre empire

Raymond Malenfant n’était pas un héritier. Il était un bâtisseur. Après avoir quitté des études en médecine, il se lance dans la construction domiciliaire, puis fonde en 1966 le Motel Universel à Québec. Ce sera le premier jalon d’un réseau d’hôtels, de tours à bureaux, de centres de congrès et même d’un centre de ski. Il rachète des établissements mythiques comme le Manoir Richelieu et l’Hôtel Fort Garry à Winnipeg. À son apogée, il emploie près de 1000 personnes.

Mais ce succès repose sur une stratégie risquée : l’endettement massif. Pour soutenir sa croissance, Malenfant emprunte 150 millions de dollars, 400 millions aujourd’hui, toujours selon l’indice des prix à la consommation.

Il refuse de s’incorporer, préférant garder un contrôle total, quitte à exposer ses biens personnels. Il ne veut ni actionnaires, ni syndicats, ni compromis.

L’orgueil avant la prudence

En 1986, l’achat du Manoir Richelieu marque un tournant. Le conflit avec les syndicats, notamment la CSN, dégénère. Un manifestant meurt lors d’une altercation avec la police. L’image de Malenfant se ternit. Les banques, les partenaires d’affaires, les institutions se détournent. Lui, fidèle à ses principes, refuse de vendre des actifs pour alléger sa dette. Il croit que la roue de l’économie tournera de nouveau en sa faveur.

Mais elle tourne sans lui. En 1993, il déclare faillite. Tout s’effondre.

L’homme derrière le mythe

Ce qui me touche encore aujourd’hui, c’est que Malenfant n’a jamais renié ses choix. Il a assumé ses erreurs avec une forme de stoïcisme. Il a payé le prix fort pour sa liberté, pour son refus de plier. Était-ce de l’orgueil ou de la fidélité à soi-même ? Sans doute un peu des deux.

Il y a dans son histoire une leçon pour tous ceux qui rêvent de bâtir, de posséder, de réussir. Oui, il faut du courage. Oui, il faut croire en soi. Mais il faut aussi savoir écouter, s’adapter, et parfois céder un peu de contrôle pour survivre.

Il reste pour moi une figure marquante. Pas un modèle à suivre à la lettre, mais un rappel puissant que la liberté, l’audace et la confiance sont des armes à double tranchant. Et que même les géants peuvent tomber — non pas faute de talent, mais faute d’écoute.

« Il faut parfois tout perdre pour rester soi-même. » — Inspiré du parcours de Raymond Malenfant.