En ces temps difficiles et incertains, il est bon de faire une pause et de penser à des gens inspirants. Le Québec n’en manque pas. Preuve qu’on n’est pas nés pour un p’tit pain. Et qui mieux que Raymond Malenfant pour faire mentir cette expression de la culture québécoise : « On est nés pour un p’tit pain » — une attitude qui reflète une acceptation des conditions modestes et un renoncement à des aspirations plus grandes.
Il avait bâti
cela à la force du poignet, sans subvention, sans filet, avec une foi
inébranlable en lui et en l’avenir.
Je l’ai admiré,
cet homme. Pour son aplomb. Pour sa détermination. Pour son refus de plier
devant les puissants. Mais avec le recul, et à la lumière de son parcours, je
vois aussi les angles morts de cette confiance absolue.
L’architecte
de son propre empire
Raymond
Malenfant n’était pas un héritier. Il était un bâtisseur. Après avoir quitté
des études en médecine, il se lance dans la construction domiciliaire, puis
fonde en 1966 le Motel Universel à Québec. Ce sera le premier jalon d’un réseau
d’hôtels, de tours à bureaux, de centres de congrès et même d’un centre de ski.
Il rachète des établissements mythiques comme le Manoir Richelieu et l’Hôtel
Fort Garry à Winnipeg. À son apogée, il emploie près de 1000 personnes.
Mais ce succès repose sur une stratégie risquée : l’endettement massif. Pour soutenir sa croissance, Malenfant emprunte 150 millions de dollars, 400 millions aujourd’hui, toujours selon l’indice des prix à la consommation.
Il refuse de
s’incorporer, préférant garder un contrôle total, quitte à exposer ses biens
personnels. Il ne veut ni actionnaires, ni syndicats, ni compromis.
L’orgueil
avant la prudence
En 1986,
l’achat du Manoir Richelieu marque un tournant. Le conflit avec les syndicats,
notamment la CSN, dégénère. Un manifestant meurt lors d’une altercation avec la
police. L’image de Malenfant se ternit. Les banques, les partenaires
d’affaires, les institutions se détournent. Lui, fidèle à ses principes, refuse
de vendre des actifs pour alléger sa dette. Il croit que la roue de l’économie
tournera de nouveau en sa faveur.
Mais elle
tourne sans lui. En 1993, il déclare faillite. Tout s’effondre.
L’homme
derrière le mythe
Ce qui me
touche encore aujourd’hui, c’est que Malenfant n’a jamais renié ses choix. Il a
assumé ses erreurs avec une forme de stoïcisme. Il a payé le prix fort pour sa
liberté, pour son refus de plier. Était-ce de l’orgueil ou de la fidélité à
soi-même ? Sans doute un peu des deux.
Il y a dans son
histoire une leçon pour tous ceux qui rêvent de bâtir, de posséder, de réussir.
Oui, il faut du courage. Oui, il faut croire en soi. Mais il faut aussi savoir
écouter, s’adapter, et parfois céder un peu de contrôle pour survivre.
Il reste pour
moi une figure marquante. Pas un modèle à suivre à la lettre, mais un rappel
puissant que la liberté, l’audace et la confiance sont des armes à double
tranchant. Et que même les géants peuvent tomber — non pas faute de talent,
mais faute d’écoute.
« Il faut
parfois tout perdre pour rester soi-même. » — Inspiré du parcours de Raymond Malenfant.